Cet
été, je vais appliquer de belles petites
fleurs bleues pâles sur mon « gros pick-up
». J’aime ça les fleurs. C’est
la deuxième fois que je me permet cette petite
incartade dans « l’univers de la féminité
» car j’ai déjà possédé
un camion avec des fleurs bien en vue sur sa carrosserie.
Geste
anodin qui provoque pourtant bien des malaises parce
que je suis un gars aux allures de « vrai gars
». Six pieds deux pouces, deux cents trente livres
et une bouille tout ce qu’il y a de plus masculine.
Considérant mon image (je présume), il
semble que je ne devrais pas appliquer de petites fleurs
sur mon camion. Une traînée de feu rouge
vif, la représentation d’un éclair
ou des p’tites lumières fluorescentes -ça
passerait- mais des fleurs… et le doute s’installe
sur mon identité sexuelle. Permettez-moi d’en
rajouter; si mon image devait correspondre à
mes goûts et intérêts, je porterais
une jupe de temps en temps…
Parce
que je n’ai pas l’air d’un fif (c’est
l’expression des autres, pas la mienne) et que
j’applique quand même de petites fleurs
sur mon camion, j’aurai droit à toutes
sortes de commentaires. J’ai tout entendu comme
farces plates de fif reliées au fait que des
fleurs soient visibles sur mon camion. Pour cacher le
véritable malaise, les gens lancent des grosses
jokes plates. Malgré tout, je ne m’empêcherai
pas de décorer mon camion comme j’en ai
envie, je ne m’empêcherai pas de faire ce
dont j’ai besoin pour être heureux. Un jour,
quelqu’un m’a même dit que je faisais
certainement ça « parce que j’aime
provoquer ». Si j’avais une grosse moto
Harley Davidson qu’on entend à des millions
de kilomètres accompagnée d’une
« pitoune écartillée » assise
derrière moi, je ne serais pas perçu comme
quelqu’un qui veut provoquer…
Maudit
que notre société a besoin de se rassurer
sur la virilité de leurs mâles. Maudit
que ça nous déstabilise que des hommes
ne correspondent pas en tout point à la définition
préhistorique de la masculinité.
Si
j’étais une femme ou un homosexuel, ma
démarche serait comprise comme l’expression
de « ma féminité ». Mais voilà
le problème, j’aime le football et aussi
les petites fleurs bleues pâles sur mon camion.
J’ai construis moi-même ma maison et j’aime
prendre des ti-beubés dans mes bras. J’ai
déjà dis à quelqu’un que
« je lui casserais la gueule » s’il
se permettait un autre commentaire désobligeant
au sujet de ma blonde alors que j’ai aussi envie
de brailler pendant un film triste.
Voilà,
vous le savez maintenant : je suis bi.
Je
suis capable d’un peu de rudesse mais j’ai
besoin de beaucoup de tendresse. Et je suis un homme
parfaitement normal, parfaitement masculin. La masculinité
n’a plus une seule définition, ça
fait 30 ans qu’on aurait dû l’avoir
compris. J’aime effectivement regarder le football
mais ça me met en joualvert qu’on présume
que j’ai envie de voir des pitounes se déhancher
entre les séquences de jeux. Je peux parfaitement
jouer du marteau et de la scie circulaire et pourtant
je n’ai jamais fais de joke de cul macho en mettant
un mur de niveau. J’oubliais, j’ai le droit
de penser que les bagarres au hockey sont fatales pour
la masculinité de nos garçons et être
un vrai homme pour autant.
Ma
masculinité à moi a le droit de s’exprimer
comme elle en a besoin et aussi « fémininement
» que j’en ai envie. D’ailleurs, ma
définition d’un homme : un être humain
avec un pénis. Qu’il soit « aux hommes,
aux femmes ou aux deux », qu’il aime le
rose, le mauve, le noir, qu’il ait choisi de rester
à la maison pour éduquer ses enfants,
qu’il ait joué à la poupée
dans son enfance : s’il possède un pénis,
c’est un homme.
C’tu
clair? Personne n’a le droit de remettre en question
l’identité masculine d’un gars qui
porte la bizoune, peu importe ses choix, peu importe
ses goûts.
C’tu
re-clair?
Je
ne sais pas pour vous autres mais moi, je commence à
avoir hâte que la société devienne
vraiment contemporaine en ce qui concerne l’identité
masculine. Parce qu’en matière d’identité
féminine, les femmes sont rendues ailleurs, plutôt,
elles sont rendues quelque part. Le meilleur exemple;
il y a trente ans, auriez-vous vu une femme décorer
son véhicule aux couleurs des Canadiens de Montréal?
Non, car c’était alors une affaire de gars.
Aujourd’hui, autant de femmes que d’hommes
décorent leur véhicule pendant les séries
au hockey. Elles ne sont pas moins féminines
pour autant. Dans un bar, une femme qui cruise fort
ou non, maladroitement ou non est une femme, un homme
qui cruise mal est une moitié d’homme de
qui on rira et on fera même la comparaison avec
les si-beaux-et-gentils-et-masculins-italiens qui «
savent cruiser eux-autres ». Une jeune femme peut
vouloir devenir mécanicienne, elle sera alors
respectée pour son courage. Un homme veut devenir
éducateur en garderie… et on se questionnera
sur son envie (peut-être déviante?) de
côtoyer des enfants.
La
masculinité n’a jamais autant été
jugée, observée, graduée, évaluée…
et c’est assez! Trop d’hommes pensent encore
qu’ils ont à prouver leur masculinité,
qu’ils ont à respecter un code de conduite
masculine. Qu’être un homme est ceci ou
cela. Personnellement, j’en ai rien à foutre
de l’évaluation ou de l’opinion des
autres. Personne ne me dira ce que je dois faire ou
être pour « prouver ma masculinité
».
Vous
comprenez bien que ma situation « de gars qui
décore son truck avec des fleurs » n’a
rien de dramatique mais elle exprime trop bien le fait
que les hommes québécois sont encore trop
dépendants d’une vieille identité
masculine dépassée.
Si
j’ai écris ce texte, c’est que j’ai
toujours de la peine en constatant la réaction
des jeunes garçons quand ils voient mon camion
décoré avec des petites fleurs. Ils sont
mal à l’aise. Vraiment. Ils sont tout jeunes;
7, 8 ou 9 ans et déjà, ils sont prisonniers
d’une identité masculine préhistorique
qui leur dicte : si tu as des fleurs sur ton char et
que tu es un homme, tu es probablement un fif.
Et
ils se sentent alors obligés de prouver leur
masculinité, ils sentent l’obligation de
faire un choix en se moquant de ce qu’ils voient.
Le pire, c’est que plusieurs d’entre eux
aiment ce qu’ils voient mais n’oseront jamais
l'avouer, de peur de se faire traiter de fif.
Imaginez
s’ils sont vraiment fifs…
Et
tout ça continuera en vieillissant; à
12 ans, 17 ans, 25 ans, 45 ans et 60 ans. Encore, en
2009, des hommes jouent aux durs, des gars ont l’air
de tripper sur les chars, des gars ont l’air de
tripper sur les filles et tout ça… est
faux.
Les
hommes sont faux et tant qu’ils tenteront de correspondre
à une masculinité qui aurait dû
crever il y a 30 ans, ils resteront faux.
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